Introduction
Alors que les Jeux olympiques de Paris se terminent, alors que l’Europe des années folles se complaît dans la paix à laquelle elle veut croire, d’autres jeux se préparent. En effet, au mois d’août 1924, quelques jours après la clôture de ces VIIe Olympiades qui ont rencontré un large succès avec plus de 3000 participants aux différentes épreuves et 44 pays représentés, le Paris de l’après-guerre accueille les premiers Jeux mondiaux silencieux(1).
Pourquoi de tels jeux sont-ils organisés à Paris en 1924 et d’abord, de quel sport s’agit-il ? Est-il adapté à la déficience auditive des athlètes ou bien les sourds pratiquent-ils les mêmes activités sportives que les personnes entendantes ? Quand et comment cette pratique sportive s’est-elle constituée en France, avec quels soutiens et par qui ? Quelles raisons ont poussé les sourds à s’associer au sein de sociétés sportives propres et comment ces véritables Jeux Olympiques des sourds selon les vœux des organisateurs sourds de ces premiers Jeux sont-ils perçus en France par l’opinion publique mais aussi par le mouvement sportif national et international ?
Autant de questions sur la création puis la mise en oeuvre de ces premiers Jeux mondiaux silencieux auxquelles la littérature scientifique n’a que très rarement tenté de répondre(2). En effet, force est de constater que les pratiques physiques, l’éducation physique ou le sport des sourds n’ont été que très exceptionnellement l’objet d’étude ou de recherche(3).
En se centrant sur la période des années 1920 et des années précédentes, cette contribution tentera de préciser comment et pourquoi le mouvement sportif sourd français est né et quelles ont été les conditions de l’internationalisation du sport silencieux. Elle se poursuivra par l’étude proprement dite de ces premiers Jeux silencieux de Paris de 1924 et dégagera quelques caractéristiques de ce sport.
Naissance du mouvement sportif sourd français
Tout débute, en ce qui concerne spécifiquement la pratique sportive silencieuse à la fin du siècle dernier, à l’heure où le sport s’institutionnalise en France(4). Les premières tentatives de pratiques sportives par les personnes sourdes sont contemporaines de la création des premiers clubs sportifs entendants à Paris dans les années 1880 (Racing club de France en 1882, Stade Français en 1883). Les années 1890 voient en effet l’explosion de la pratique de la bicyclette en France et les sourds, comme l’ensemble de la population française, commencent à la pratiquer(5).
En 1891, cinq jeunes sourds prennent part à une course de cent kilomètres organisée par l’Union vélocipédique d’Eperney (U.V.E.) dans l’Est de la France sur le trajet Eperney-Mézières, deux villes de la région Champagne-Ardenne(6). Henri Mercier, sourd, petit-fils des champagnes « Mercier », arrive alors premier sur soixante participants, sourds comme entendants(7). Une course entre des cyclistes sourds et une voiture attelée a lieu le 23 décembre 1894(8), jour où une délégation de sourds parisiens doit se rendre à Versailles pour la cérémonie d’hommage à l’abbé de l’Epée(9).
Un premier championnat officieux de bicyclette est organisé par des sourds le 30 juin 1895 regroupant douze concurrents(10). En 1899, enfin, une poignée de sourds parisiens forme le projet de fonder un groupement sportif spécifique ne réunissant que des sourds. La première société sportive sourde, le « Club cycliste des sourds-muets » naît alors à Paris sous le contrôle direct d’une association « mère », société d’entraide et de secours pour les sourds de la région de Paris(11).
L’association sportive, en tant que lieu de rencontre et d’échange, permet alors aux sourds les plus anciens de transmettre aux plus jeunes la langue des signes et, plus généralement, l’ensemble de la culture sourde.
Il faudra néanmoins attendre plus de dix ans encore pour voir se former la première association silencieuse autonome multi-sports. Le « Club sportif des sourds-muets de Paris » (C.S.S.-M.P.) est ainsi créé en 1911 par des anciens élèves des deux grandes écoles pour jeunes sourds de Paris(12). En 1921, on décompte neuf sociétés sportives silencieuses(13). La multiplication des sociétés sportives silencieuses dans cette période témoigne d’une transformation des attitudes et des mentalités chez les sourds vis-à-vis du sport. Les effectifs du sport silencieux, bien qu’encore faibles, sont cependant en progression constante depuis 1911, en réponse notamment au rejet de ce sport silencieux par une partie du mouvement sportif dit « ordinaire »(14). En effet, l’émergence d’un mouvement sportif silencieux n’est pas sans poser de problèmes au mouvement sportif français.
Les rapports entre dirigeants sportifs entendants et sourds sont de plus en plus difficiles et conflictuels à la fin du premier quart du XXe siècle. Plusieurs « affaires » illustrent ces tensions. Ainsi, à la suite de graves oppositions avec la direction de la « Ligue de Football Association » (L.F.A.), un club sourd de Paris, « l’Etoile sportive des sourds-muets de Paris » (E..S.S.-M.P.) qui était affilié à la L.F.A. jusque -là, décide en 1918 de rejoindre « l’Union des Sociétés Françaises des Sports Athlétiques » (U.S.F.S.A.) et ce, en réaction à des injustices répétées à son égard selon les dires des sourds. Au cours de l’année 1917-1918 par exemple, l’E.S.S.-M. P. conteste son classement. Comme le rapporte un rédacteur du « Sportsman silencieux »(15), Eugène Rubens-Alcais(16), « les pontifes de la L.F.A. ne leur accordèrent pas tous les points acquis et, de leur propre autorité, favorisèrent les équipes d’entendants et placèrent bonne dernière celle des sourds-muets »(17). Ce fait est révélateur de la difficulté qu’ont les sourds à intégrer la société, la société sportive n’échappant pas à cette règle. On voit aussi dans ce premier épisode malheureux que l’intégration que souhaitent les sourds ne se fait pas ou si mal, qu’ils sont à chaque instant sujets à la marginalisation et à l’exclusion(18).
Devant ces difficultés, les sourds français vont créer leur propre fédération sportive qui se constitue en juillet 1918 et est déclarée à la préfecture de police de Paris en septembre 1919 sous le titre de « Fédération sportive des sourds-muets de France » (F.S.S.-M.F.)(19). Elle a pour objet « de promouvoir et de réglementer la pratique des sports et de l’éducation physique dans les sociétés sportives de sourds et de sourdes, dans les règles de l’amateurisme et de représenter la France à l’étranger »(20). Cette fédération est donc une structure nationale qui fédère l’ensemble des sociétés sportives silencieuses françaises. C’est une structure autonome administrée par des sourds.
Le sport silencieux devient alors porteur d’un projet politique particulièrement explicite, pour les sourds sportifs, et plus généralement, pour l’ensemble de la communauté sourde. Ce projet est de regrouper les sourds entre eux pour fédérer les énergies et constituer une force face au pouvoir politique, mais aussi aux administrations de toute nature.
Ce projet vise l’intégration des sourds dans la société, mais pas à n’importe quel prix ni dans n’importe quelles conditions. En effet, le projet politique du sport silencieux vise à sauvegarder la L.S.F., et les intérêts propres aux sourds, à leur communauté, à leurs droits dans la société. Il est en prise directe avec l’attitude générale de rejet que peuvent avoir les entendants vis-à-vis des sourds et des personnes différentes en général. Dans leur grande majorité, les sociétés sportives entendantes et leurs fédérations ne souhaitent pas que les personnes dites handicapées dont les sourds, participent à leurs activités, invoquant le particularisme dont ils sont porteurs(21), qui supposerait sans doute des adaptations.
L’idée alors développée, consciemment ou inconsciemment, est que c’est à la personne différente de faire l’effort d’intégration et d’adaptation. Un autre argument régulièrement et inlassablement invoqué est celui de la sécurité : un sportif sourd serait susceptible de provoquer plus d’accidents qu’un sportif entendant, ce qui s’avère, dans les faits, infirmé à chaque occasion.
Dans ce contexte, le premier championnat de France de sportifs sourds regroupant toutes les disciplines pratiquées est alors organisé à Paris. Les sports proposés aux compétiteurs sont les mêmes que ceux des entendants, sans aucune adaptation, à savoir : le cyclisme bien sûr, mais aussi l’athlétisme, le football, la natation, le tir et le billard. Par l’application à la lettre des textes réglementaires des fédérations dirigeantes des sports, les sourds soulignent leur volonté d’appartenir à ce monde « ordinaire » et cherchent ainsi à opposer une autre image, une image de normalité loin du monde du handicap et de l’inadaptation.
Après s’être organisé en clubs, puis en fédération, le mouvement sportif sourd français va rapidement tenter de s’attacher le concours de personnalités de haut rang pour obtenir des appuis permettant ainsi sa reconnaissance juridique et institutionnelle et bientôt organiser les premiers Jeux mondiaux sportifs à Paris. Le mouvement sportif silencieux va alors gagner la reconnaissance qui lui manque encore et va trouver, en la personne d’Henry Paté(22), un relais déterminant pour l’institutionnalisation du sport silencieux en France. Le sport silencieux devient alors un interlocuteur incontournable auprès des pouvoirs sportifs nationaux. La F.S.S.-M.F. est admise en 1921 au titre de fédération dite « d’application »(23), au sein du Conseil National des Sports (C.N.S.). Cette admission est une reconnaissance objective par le mouvement sportif français du mouvement sportif sourd français(24).
Les origines de l’internationalisation du sport silencieux
L’idée de constituer une fédération sportive internationale pour les sourds prend alors naissance en ce tout début des années 1920. Rubens-Alcais, rédacteur en chef du « Sportsman silencieux » la présente comme une nécessité incontournable et argumente de la façon suivante : « Des rencontres de football, des courses à pied et à bicyclette entre Français et Belges vont avoir lieu dans le courant de cette année. Bientôt nos frères d’Angleterre suivront l’exemple de nos frères Belges. La Suisse aussi, avec son club cycliste de Genève ne voudra pas rester en arrière. (...) Bientôt, ce sera le moment de créer les grandes olympiades silencieuses. Pour mener à bien cette oeuvre grandiose, pour veiller au statut de la discipline, il faudra une autorité suprême. Cette autorité suprême, ce sera la Fédération internationale sportive des sourds-muets. Son siège sera, soit à Paris, soit en Belgique. Son Comité sera composé d’un ou deux représentants par pays ou Fédération ayant reconnu son autorité suprême. Chez les entendants, il y a des fédérations internationales pour le cyclisme, le football, l’athlétisme, etc. Dans la classe ouvrière, il y a la Fédération sportive du travail. Et chez les sourds-muets, pourquoi n’y aurait-il pas une fédération semblable aux autres qui s’occuperait uniquement d’eux ? »(25).
Le premier appel officiel pour l’organisation des premiers Jeux sportifs internationaux silencieux est publié dans le « Sportsman silencieux », en octobre 1922. « C’est à la France qu’appartient le privilège d’avoir rénové l’Olympisme dans sa véritable tradition et voici que trente ans plus tard, les jeux reviennent à Paris non sans avoir fait le tour de monde. C’est à la France qu’appartient le privilège d’avoir ouvert la première école de sourds-muets, exemple qui fut suivi par les autres pays que bien plus tard après. C’est donc à la France que devrait revenir le privilège d’instituer la première olympiade silencieuse »(26).
Un premier match international a lieu le 4 juin 1922 à Paris et oppose les deux équipes de Football de France et de Belgique(27). Ce premier embryon de ce qui va devenir le plus ancien mouvement sportif pour personnes déficientes, voit la sélection française battre ce jour-là la sélection Belge par deux buts à zéro. Puis c’est la création, le 12 août 1922, de la Fédération sportive des sourds-muets de Belgique (F.S.S.-M.B.) dont le secrétaire général est le belge Antoine Dresse(28) du Club sportif de « l’Union sportive silencieuse Liégeoise »(29).
Les conditions minimales pour construire un grand mouvement sportif silencieux international sont maintenant réunies. La tenue de futurs jeux internationaux est désormais possible, possible qui va devenir réalité à l’initiative de deux sourds sportifs que sont le Français Eugène Rubens-Alcais et le Belge Antoine Dresse, profitant de l’organisation des jeux olympiques pour entendants.
Les Jeux silencieux de Paris en 1924
Les premiers Jeux internationaux silencieux sont organisés à Paris du 10 au 17 août 1924 et sont placés sous le haut patronage d’Henry Paté, alors Haut-commissaire de l’Education physique et sportive au ministère de la Guerre, et de Léopold Bellan(30) qui en accepte la présidence effective(31). Les épreuves d’athlétisme ont lieu au stade Pershing dans le Bois de Vincennes près de Paris, les épreuves de natation à la piscine des Tourelles, le cyclisme sur piste sur le vélodrome de Paris à Vincennes et l’épreuve sur route sur les routes de l’Est parisien, installations sportives encore toutes chargées d’émotions après les Jeux Olympiques qui ne sont terminés quelques jours plus tôt après trois mois de compétitions - phases qualificatives fin avril, mai, juin et phases finales en juillet -. Les épreuves de tir ont lieu sur le stand de tir de Vincennes et celles de tennis, épreuves de démonstration, ont lieu à Neuilly, sur les courts du Tennis Club Saint-James. Ces premiers Jeux internationaux silencieux mettent aux prises 140 « silencieux » d’Angleterre (35 engagés), de Belgique (23 engagés), des Pays-Bas (13 engagés), de Hongrie (1 engagé), de Pologne (5 engagés), de Lettonie (1 engagé), de Roumanie (1 engagé), d’Italie (1 engagé) et de France (65 engagés)(32). Les épreuves d’athlétisme sont précédées du traditionnel défilé des différentes délégations. Les participants anglais en maillot blanc pénètrent les premiers sur le stade, suivis par les Belges en maillot rouge, puis les Français en maillot bleu, les Polonais, l’Italien, le Hongrois, le Roumain et le Lettonien suivent. Tous se rangent face à la tribune centrale et prêtent le serment olympique à l’instar des athlètes entendants lors des Jeux Olympiques(33).
Ce serment est tout naturellement exprimé en langue des signes internationale (International Sign Langage - I.S.L.) ce qui renforce encore cette idée de « nation sourde », groupe transnational(34). Il est exprimé en « gestes clairs » par Yves Ruelland, athlète de la délégation française, au représentant du ministre de la Guerre (alors ministre de tutelle des Sociétés sportives).
L’idée des organisateurs sourds est bien de faire de ces premiers Jeux mondiaux silencieux une véritable olympiade pour les sourds organisée par des sourds et de montrer la force d’une communauté qui entend bien prouver à la majorité ses compétences et ses appétences.
Au cours de ces premiers Jeux mondiaux silencieux, les sportifs français remportent la quasi-totalité des titres en athlétisme(35). Les épreuves de natation sont organisées dans le magnifique bassin du stade nautique des Tourelles. Ces installations sont à cette occasion gracieusement mises à la disposition de la F.F.S.-M de France par la Fédération Française de Natation et de Sauvetage (F.F.N.S.). Aucun Français ne se classe dans le tableau final de la compétition, ce sont les nageurs des Pays Bas qui dominent.
Les épreuves de cyclisme ont lieu pour la course des 150 kilomètres sur route sur un parcours entre Champigny et Coubert aller et retour, petites villes de l’Est parisien, une boucle de 50 kilomètres à parcourir trois fois. Cette course voit la victoire du Français Paul Boussin en 5 heures 7 minutes et 44 secondes, après l’abandon des favoris français et belges sur chute ou crevaison. Les courses sur piste ont lieu au stade vélodrome de Vincennes où le Français P. Lambert gagne sur 1000 mètres et le Français T. Saliou les 25 kilomètres en 41 minutes et 9 secondes.
Dans la compétition de football, seuls trois pays ont eu la possibilité de présenter une équipe, la Belgique, l’Angleterre et la France. Cette dernière remporte ses deux matchs face à la Belgique 5 buts à 1, puis face à l’Angleterre 2 buts à zéro. Le classement final s’établit ainsi : première, la France, seconde, l’Angleterre et troisième la Belgique.
Enfin, l’épreuve de tir se déroule sur le stand de tir de Vincennes, sur cibles « silhouette » à 200 mètres et au classement général le sourd français René Bapt gagne avec 23 points.
En marge de ces premiers Jeux internationaux silencieux, un tournoi de tennis est organisé par le club de l’E.S.S.-M. de Paris. En finale du simple messieurs, c’est le Français Boisselot qui s’impose devant l’Anglais Maxwell et, en finale du double, c’est la paire britannique qui l’emporte face à la paire française.
La presse française entendante telle que « Le Miroir des Sports » salue la tenue de ces premiers Jeux. Elle note cependant que « certes, ils (les sourds sportifs de ces premiers Jeux) n’ont pas la grande classe internationale (...) toutefois un sprinter comme Reinmund serait aisément champion régional dans telle ou telle de nos provinces ; et l’équipe silencieuse de football, formée en presque totalité de parisiens, battrait un onze moyen de première série de la Ligue du Lyonnais par exemple »(36). Selon le journaliste, sur les 50 000 « silencieux » dénombrés dans les années 20, 2000 seraient alors inscrits dans une société sportive « silencieuse » dont quelques femmes(37). Lors de ces premiers Jeux mondiaux de Paris, des femmes sourdes ont en effet participé aux épreuves de natation. A l’opposé du sport ordinaire, le sport silencieux, dès la création du mouvement sportif silencieux, accueille donc des femmes(38). Ce n’est donc pas seulement une affaire d’hommes, selon l’expression de Pierre Arnaud et Thierry Terret(39), peut-être parce que la naissance du sport silencieux est postérieur à celui du sport ordinaire et que les mentalités ont déjà changé pendant cette période, à moins que pour répondre à l’oppression des entendants et à la mise en œuvre du processus d’orthopédie dont ils sont l’objet, il était vital de s’unir et de rassembler toutes les forces disponibles face à l’adversité. Dans ce contexte, il semble que les femmes sourdes se soient positionnées plus en tant que sourdes qu’en tant que femmes. La nécessité vitale est de se regrouper entre sourds, ce qui ne veut pas dire que les femmes sourdes, à l’instar des femmes entendantes, aient pu exprimer de profondes revendications spécifiques(39).
Les sportifs silencieux français dominent largement la compétition et renforcent indubitablement l’ancrage du sport silencieux au sein du mouvement sportif français. Le classement général final des nations s’établit de la façon suivante : France, première, avec 322 points devant la Belgique : 76 points, puis la Hollande : 71 points, suivie de la Grande-Bretagne : 36 points, de l’Italie : 20 points et de la Pologne : 8 points.
Le sport silencieux s’organise alors avec ses propres finalités, avec ses propres revendications autour de ces premiers Jeux mondiaux silencieux, avec ses propres acteurs, d’authentiques militants de la cause sourde. Ils sont à la naissance de ce mouvement. Sans être à proprement parler des intellectuels, ces dirigeants du sport silencieux français ont pour la plupart de solides connaissances en français écrit et souvent parviennent à s’exprimer convenablement dans la langue orale. En regardant de près, on s’aperçoit que la majorité d’entre eux sont des devenus sourds tardifs ou des sourds incomplets, c’est-à-dire ayant encore quelques restes auditifs, ce qui est déterminant pour les performances dans l’expression orale.
Les caractéristiques du sport silencieux
Le sport silencieux international qui naît à Paris lors de ces premiers Jeux, reprend à son compte l’ensemble des caractéristiques du mouvement sportif olympique : emblème, drapeaux, cérémonies, serments de l’athlète et idées olympiques telles que la notion d’amateurisme. Rubens-Alcais dénonce régulièrement dans le « Sportsman silencieux », l’intrusion du professionnalisme dans le sport, intrusion pouvant déboucher sur la « mort » du mouvement sportif général, et du mouvement sportif silencieux en particulier(40). Le sport silencieux se présente alors comme défendant cette idée, les sourds sportifs restant de véritables amateurs et les véritables héritiers de cette idée. L’amateur reste pour les sourds et pour Rubens-Alcais, « l’admirateur », sens étymologique du terme d’amateur, décrivant le sourd qui se livre à la pratique sportive pour le seul plaisir et la satisfaction qu’il peut trouver dans cette pratique. Rubens-Alcais souligne encore le désintéressement et la loyauté. Le sourd sportif ne doit concourir que pour obtenir le « rameau d’olivier sauvage ».
La sociabilité sportive lors de ces premiers jeux sportifs silencieux de 1924 apparaît être d’un type communautaire, au service d’un projet de société où sont particulièrement soulignés les liens de fraternité, de camaraderie, d’amitié, de solidarité entre ses membres. L’espace sportif remplace, dans les faits, le lieu traditionnel de sociabilité qu’est la famille. En effet, le jeune sourd, né dans l’ immense majorité des cas dans une famille entendante ne sera que très rarement intégré à sa famille à cette époque. Sa seule famille est une famille de substitution, se réalisant notamment dans les grands établissements d’éducation de jeunes sourds et dans les associations, notamment dans les associations sportives, ce que les sourds expriment régulièrement dans leurs témoignages, dans la première moitié du XXe siècle. « Lorsque je suis avec les sourds, je me sens heureux, je sens que j’ai une vraie place. Quand je les rencontre, je m’aperçois que nous avons souvent vécu les mêmes expériences, par exemple en famille. Beaucoup de sourds ont une famille ou des enfants entendants. Nous avons les mêmes expériences pour l’éducation reçue, les problèmes de communication, le rejet de la langue des signes, etc. La même mémoire en quelque sorte. Ce besoin de se retrouver pour échanger se concrétise dans les réunions. Lorsque je suis avec les sourds, j’adore rester, bavarder et aussi raconter des histoires signées, mais qui sont intraduisibles en français. Alors après avoir fini l’école, c’est tout naturellement que j’ai fréquenté le foyer des sourds et les associations sportives. »(41).
L’évocation de ces premiers Jeux mondiaux silencieux de Paris de 1924 permet de comprendre que le sport silencieux a servi à affirmer une identité face à la majorité entendante, une appartenance à un groupe et à un projet de société mais qu’il correspond aussi au désir festif, à la convivialité autour d’un repas dans la tradition des premiers banquets de la première moitié du XIXe siècle. Toutes les compétitions et rencontres sportives silencieuses sont en effet l’occasion d’interminables banquets, traditions héritières comme nous l’avons vu, des premiers « Comités de défense des intérêts des sourds-muets » de la première moitié du XIXe siècle.
À l’issue de ces premiers Jeux mondiaux silencieux, le banquet final aura un succès tout particulier. Deux cent cinquante convives y assistent. Le repas y fut des plus gais selon les observateurs. L’ensemble de l’intelligentsia sourde, sportive ou non, y est présente ainsi qu’un grand nombre de responsables politiques de l’Etat français et de la Ville de Paris. Un très grand nombre de discours, comme à l’accoutumée dans les réunions de sourds, y furent prononcés par les Français présents, sourds ou non, mais aussi par les différents représentant des délégations étrangères. Les cotillons contribuaient largement à animer le bal qui suivit le repas et les discours et c’est à regret que vers six heures du matin, les participants mirent un terme à cette fête non sans reprendre une dernière fois, en chantant avec conviction « Vivent les sports » et « Vive à jamais l’Entente cordiale »(42).
Certes, on retrouve cet aspect dans le sport lors de rencontres entre entendants dans le cadre des pratiques sportives ordinaires, mais ce caractère demeure fortement marqué dans le cadre du sport silencieux. On touche peut-être ici à l’essentiel du sport silencieux, le ciment de ce qui fait son originalité. Les sourds ne s’attachent pas à l’entraînement qui reste pour eux accessoire, au grand dam de Rubens-Alcais(43). La victoire, bien qu’estimable, passe au second plan. Pour les jeunes sourds sportifs, dans cette première moitié du XXe siècle, l’important, c’est bien de participer.
La création puis le développement de l’activité des sociétés sportives silencieuses est un indice de l’intérêt porté par les sourds à la pratique sportive, mais il est encore plus sûrement l’indice d’une sociabilité spécifique, témoignant d’une volonté d’être ensemble, d’échanger, de se rencontrer, de construire un espace propre à son identité, à sa culture(44).
L’internationalisation du sport silencieux
Le succès de ces premiers jeux mondiaux silencieux de Paris est salué simultanément par la presse sourde nationale et internationale, mais aussi par l’ensemble de la presse française(45). Comme nous l’avons vu, ce succès place la France et la F.S.S.-M de France au centre de la construction de l’Organisation mondiale du sport silencieux.
Alors que ces premiers Jeux internationaux silencieux se terminent le 16 août 1924, dans les salons de la porte Dorée près de Vincennes à Paris se tient le premier congrès international sportif silencieux(46). Des représentants de différentes délégations sont présents : Français, Belges, Anglais, Hollandais et Polonais, ainsi que des représentants hongrois, italiens roumains et tchécoslovaques, auxquels il faut ajouter deux délégués de nationalité allemande (la délégation silencieuse allemande n’ayant pas eu, en effet, l’autorisation du ministère de la guerre de participer à ces premiers Jeux tout comme pour les Jeux Olympiques de 1920 et 1924).
Le congrès est placé sous la présidence de Gaston Vialatte(47), président de la F.S.S.-M de France, le secrétariat est assuré par Rubens-Alcais. Il est alors décidé que le mouvement sportif international silencieux se dote d’une structure internationale qui portera le nom de « Comité international sportif silencieux » (C.I.S.S.). Il est officiellement déclaré en 1927, son siège est fixé à Paris et Rubens-Alcais en est le premier président(48). À cette occasion, il est décidé que les jeux mondiaux auront lieu dorénavant tous les quatre ans à l’image des Jeux olympiques pour les personnes entendantes et que les prochains se tiendront à Rotterdam en 1928 après la candidature de la Fédération sportive des sourds de Hollande pour son organisation(49). Ce choix s’explique par le fait que la communauté sourde hollandaise est des plus structurées, à l’image de celle de la France.
La grande famille sourde, la « nation sportive sourde », selon l’expression favorite des sourds, est donc née. Elle est maintenant reconnue. Grâce à l’internalisation du sport des sourds, à l’intensification des relations et des contacts entre les sourds de différents pays qui sont de plus en plus fréquents, contribuant ainsi à la circulation d’informations, on assiste à la prise de conscience d’un nouvel aspect de la force collective sourde avec des acteurs qui sont les sourds eux-mêmes.
Les Jeux mondiaux silencieux ont perduré. Les derniers ont eu lieu en 1997 à Copenhague au Danemark et les prochains auront lieu en 2001 à Rome en Italie et ce, malgré le puissant mouvement d’intégration qui pousse les sourds sportifs à rejoindre les structures sportives « ordinaire ».
Conclusion
Dès sa naissance, le sport silencieux se présente comme un lieu privilégié d’échange, de rencontre et de communication entre les sourds. Il apparaît comme une possibilité d’amélioration de la situation dans laquelle les sourds se trouvent dans le premier quart du XXe siècle. Il apparaît encore comme un espace de camaraderie, de solidarité entre les membres de la communauté internationale des sourds, dans la longue et difficile marche vers la reconnaissance de la surdité non plus comme une maladie ou un quelconque handicap, mais comme une déficience avec laquelle le sourd doit se construire pour vivre dans la société(50).
Les sourds sportifs, dès la constitution du mouvement sportif silencieux, s’attachent à promouvoir les pratiques sportives dominantes, affirmant ainsi leur désir d’appartenir à la société entendante et rejetant par conséquent leur appartenance potentielle au modèle du handicap et de l’inadaptation dans lequel la société occidentale les a placés.
Les sourds sportifs n’ont jamais cherché une quelconque distinction au plan des pratiques, ni au plan des modalités, bien au contraire, ils ont toujours cherché à appliquer à la lettre les règlements des fédérations dirigeantes.
Le sport silencieux ne se constitue pas, même s’il l’est devenu par la suite, en opposition au sport ordinaire ; il a une spécificité, il est l’expression de multiples revendications.
L’existence du sport silencieux depuis sa naissance, il y a maintenant plus de 80 ans, n’est donc pas révélatrice d’une quelconque asociabilité chronique des sourds face à la société entendante. Il apparaît au contraire comme un authentique espace d’intégration et non un ghetto. En effet, se retrouver entre sourds, communiquer à l’aide de sa langue première est, pour ces derniers, la première et l’indispensable condition de leur intégration. Cette conception est l’héritière de l’oeuvre de l’abbé de l’Epée qui fut le premier à penser que l’intégration des sourds dans la société était possible à condition de créer des lieux de vie particuliers.
Les premiers Jeux Mondiaux silencieux de Paris en 1924, élément fondateur du mouvement du sportif silencieux international apparaissent comme le premier acte d’une histoire de ce sport, celui-ci étant à son tour un élément de l’histoire plus générale du sport à l’image du sport des femmes au tout début du XXe siècle, ou du sport ouvrier.
Notes
(1) Le terme de sourd est aujourd’hui préféré à celui de silencieux par les sourds. Néanmoins, c’est ce vocable qui sera employé dans cette contribution dans la mesure où c’est celui qui était employé dans la première moitié du XXe siècle.
(2) Gannon, J. R. (1981). Deaf heritage : A narrative history of Deaf America. Silver Spring, MD : national Association for the Deaf. David A. Stewart (1995). Deaf sport.
(3)D. Séguillon (1998). Naissance du sport silencieux en France. VIIe Journées Francophones en Activités Physiques Adaptées Mai 1995. Revue Spirale n°11, Mars 1998. Lyon, France et D. Séguillon (1998). De la gymnastique amorosienne au sport silencieux : le corps du jeune sourd entre orthopédie et intégration ou l’histoire d’une éducation à Corps et à cri. 1822-1937. Thèse de doctorat en S.T.A.P.S., Université Victor Segalen de Bordeaux II.
(4) P. Arnaud et J. Camy (1986). La naissance du mouvement sportif associatif en France : sociabilités et formes de pratiques sportives. Lyon, PUL.
(5)E. Weber (1986). La petite reine dans La naissance du mouvement sportif associatif en France : sociabilités et formes de pratiques sportives. Textes réunis par P. Arnaud et J. Camy. Lyon, PUL.
(6) La Gazette des Sourds-Muets (1891) du 15 octobre 1891.
(7) La Gazette des Sourds-Muets (1891). op. cit.
(8) Journal des Sourds-Muets (1895) de janvier 1895.
(9)Charles Michel de l’Epée (1712-1789) organise des leçons publiques pour divulguer sa méthode d’enseignement et obtient l’appui des principaux souverains d’Europe. À la fin de l’année 1789, il reçoit de l’Assemblée Constituante, l’assurance que l’Etat prendra en charge son établissement. Il publie notamment « L’instruction des sourds-muets par la voie des signes méthodiques » (Paris : I.N.S.-M. de Paris), ouvrage qui contient le projet d’une langue universelle par l’entremise des signes naturels assujettis à la méthode en 1776 et, en 1784, « La véritable manière d’instruire les sourds et muets, confirmée par une longue expérience ». (Paris : l’Ainé). Cette oeuvre réalisée en direction des sourds fait de lui, encore aujourd’hui, un personnage à part et particulièrement vénéré par la communauté sourde.
(10) Journal des Sourds-Muets (1895) de septembre 1895.
(11) Compte rendu du Congrès de Paris, 1900.
(12) Ces deux grands établissements de jeunes sourds sont l’Institut départemental Gustave Baguer d’Asnières, établissement public d’enseignement relevant du ministère des Affaires sociales, de la santé et de la ville (sa création remonte au 1er janvier 1894) et l’Institut national de jeunes sourds de Paris. Ce dernier est issu de la première école gratuite pour l’instruction des sourds-muets créée vers 1760 par l’abbé de l’Epée (1712-1789).
(13) Le mouvement sportif silencieux Français regroupe alors le Club sportif des sourds-muets de Paris fondé en 1911, le Cyclo club silencieux lyonnais fondé lui en 1912, le Star club silencieux Bordelais fondé en 1914, l’Etoile sportive des sourds-muets de Paris fondé en 1917, le Club sportif des sourds-muets de Strasbourg fondé en mars 1918, le Stade silencieux stéphanois de l’Etienne fondé en 1918 ou 1919, le club de l’Union sportive Lilloise de sourds-muets fondé en 1919, le Vélo Club des sourds-muets de Paris fondé en 1921 qui aura une vie éphémère et enfin, le Club sportif des sourds-muets de Rouen, fondé en 1921.
(14) D. Séguillon (1994). L’Education de l’écolier sourd à l’Institut national de Paris : une Histoire « A corps et à cri » 1794-1994. Catalogue de l’exposition. Avril 1994, Paris.
(15) La revue le Sportsman silencieux est la revue officielle de la F.S.S.-M. de France. C’est en 1914 que Rubens-Alcais fonde ce premier journal sportif sourd, journal qui a pour devise « Notre union, c’est notre force ». Le Sportsman silencieux devient à la libération, le journal qui « voit tout, sait tout, dit tout ce qui concerne les sports chez les sourds-muets, ce que les autres journaux ne peuvent dire ». Cette publication est le témoin de la grande activité du mouvement sportif silencieux et du dynamisme des associations sportives qui se créent et se développent dans le premier quart de ce siècle. Il est aussi le lieu de contestation de l’image véhiculée alors sur le sourd. Le sport silencieux y apparaît comme un contre modèle à l’infirmité et au handicap.
(16) Sourd français, Eugène Rubens-Alcais sera l’un des principaux artisans de l’émergence puis de la reconnaissance du sport silencieux national et international. Il est bon cycliste, coureur à pied occasionnel et ajusteur de profession. Il a été, en 1911, un des acteurs de la formation du premier club sportif silencieux.
(17) La rédaction (1918). Changement de fédération. Le Sportsman silencieux, n°3, septembre-octobre 1918, nouvelle série.
(18) Le sourd, en tant d’infirme, est stigmatisé. Il est alors toujours objet de marginalisation. On lui retire par exemple l’accès au permis de conduire lors de l’institutionnalisation de ce dernier. Ce qui ne sera corrigé en France qu’en 1959. On assiste ici à la mise en œuvre d’un prétexte pour exclure des sourds, et plus généralement les personnes hors norme, déficientes ou non.
(19) La rédaction (1920). Le but et le rôle de la Fédération sportive des sourds-muets de France. Le Sportsman silencieux n°13-14, janvier-février 1920.
(20) Archives particulières, non classées. Fédération sportive des sourds de France. 84, rue de Turenne, F-75003, Paris, France. Télécopie et Minitel Dialogue : (33) 01 42 72 30 75.
(21) Ainsi, quelques années plus tard, cette volonté d’exclusion de la part du pouvoir sportif entendant vis-à-vis des sourds sportifs se répète. En effet, on voit par exemple, dès 1922 en Belgique, l’Union Vélocipédique Belge (U.V.F.) refuser de délivrer des licences à des coureurs d’un club de sourds-muets. (La rédaction (1922). « L’Union vélocypédique Belge est bête et rétrograde. » Septembre 1922. Le Sportsman silencieux, n°43) puis l’Union vélocipédique de France (U.V.F.) décrète qu’à l’avenir les coureurs sourds français ne seront plus admis à prendre part aux compétitions qu’elle organise. Le nouveau règlement dit : « il ne peut être délivré aucune licence à un sujet atteint de troubles physiologiques caractérisés, ni à un sourd ». (La rédaction (1926). Préjugés et incohérence. Le Sportsman silencieux, n°85, Mars.)
(22) Henri Paté. Député de la Seine (Paris) de 1910 à 1936, il est commissaire général à la guerre attaché à l’Education physique et à la préparation militaire du 11 janvier 1922 au 29 mars 1924 puis, sous-secrétaire d’Etat à l’Instruction publique et aux Beaux-arts chargé de l’Education physique du 11 novembre 1928 au 2 mars 1930. Il participe notamment à la discussion de plusieurs projets de loi portant sur la création d’un office national d’éducation physique, du sport et de la préparation militaire obligatoire. Il participe enfin à la gestion de nombreux organismes, notamment, il est le Président d’honneur de la Fédération sportive des sourds-muets de France (F.S.S.-M.F.).
(23) Les Fédérations dites « d’applications » qui deviendront les fédérations dites affinitaires organisent des compétitions sportives pour les populations concernées en proposant des épreuves adaptées ou non. Elles entretiennent des relations avec les Fédérations unisport dites Fédérations dirigeantes.
(24) Elle le sera définitivement en 1928 quand, lors d’une de ses assemblées générales, le C.N.S. ouvrira ses portes aux fédérations « d’application », ce qui permettra à la F.S.S.-M.F. d’appartenir de plein droit au C.N.S. avec les mêmes pouvoirs que ses homologues des autres fédérations dirigeantes.
(25) La rédaction (1920). Une Fédération internationale sportive des sourds-muets. Le Sportsman silencieux, n°16, avril-mai 1920.
(26) La rédaction (1922). Les jeux olympiques silencieux à Paris. Le Sportsman silencieux, n°44, octobre 1922.
(27) La rédaction (1922). Match international de Football-Association. Le Sportsman silencieux, n°41, juillet 1922.
(28) Antoine Dresse (1902-1998). Excellent tennisman et athlète, il remporte plusieurs médailles aux différents jeux sportifs silencieux avant la seconde guerre mondiale. Il sera pendant 50 ans président de la Fédération sportive des Sourds de Belgique et de 1924 à 1967, secrétaire général du Comité International du Sport Silencieux.
(29) La rédaction (1922). Une nouvelle fédération : la Fédération sportive des S-M de Belgique. Le Sportsman silencieux, n°43, septembre 1922.
(30) Léopold Bellan. Alors Conseiller municipal de Paris, Conseiller général de la Seine.
(31) La rédaction (1923). Les Jeux Internationaux silencieux de Paris. Le Sportsman silencieux, n°48, décembre 1923.
(32) Il faut ici noter l’absence des athlètes sourds américains alors que ces mêmes américains ont, pour l’essentiel dominé les compétitions des derniers Jeux Olympiques de Paris, quelques jours auparavant. Il faudra attendre 1935 pour la première participation officieuse de deux athlètes Américains aux Jeux mondiaux silencieux de Londres et 1957 la première apparition officielle d’une délégation de sourds sportifs Américains lors de Jeux mondiaux silencieux de Milan, soit plus de trente ans après ces premiers Jeux de Paris. Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, la Fédération sportive des sourds des Etats Unis d’Amérique ne se constitue qu’à la sortie de la seconde guerre mondiale - « the American Athletic Association of the Deaf » est déclarée en 1945 -. Cette constitution tardive est à la fois le résultat de la structuration des associations sportives dans ce pays - structuration autour des écoles et des universités et non autour d’association civiles comme en Europe et en France en particulier -, mais aussi et surtout peut-être, le résultat d’une situation différente de l’Europe au plan de la contestation de l’usage de la L.S.F. L’interdiction de la L.S.F. dont furent victimes les Européens du Sud - Espagnols, Italiens, Français - ne fut jamais aussi forte sur le continent nord-américain, même dans la période qui a suivie le congrès de Milan en 1880, période la plus noire de l’histoire des sourds. Cette absence aux Jeux mondiaux silencieux de Paris et le non-rattachement des sportifs Américains au mouvement sportif silencieux international ne doit pas faire penser que les sourds aux USA ne pratiquent pas de sport. Bien au contraire, la première école qui pratique une activité sportive, le base-ball le fait dès 1870, c’est-à-dire, au tout début de l’institutionnalisation du phénomène sportif aux USA (Gannon, J. R. (1981) Deaf heritage : A narrative history of Deaf America. Silver Spring, MD : national Association for the Deaf. p. 271-316).
(33) La rédaction (1924). Résultats des Jeux Internationaux silencieux de Paris. Le Sportsman silencieux, n°67, septembre 1924.
(34) Les positions de Pierre de Coubertin par exemple ou du Comité International Olympique (C.I.O.) vis-à-vis de ces premiers Jeux mondiaux silencieux ne nous sont pas actuellement connues, en tout cas, elles ne furent pas publiques. Ce que l’on peut néanmoins dire, c’est que le mouvement sportif silencieux devra attendre encore près de trente, en 1951, pour que son organisation internationale soit reconnue par les instances du C.I.O.
(35) Albert Braun gagne le 100 mètres plat en 11 secondes 3, Paul Reinmund le 200 mètres plat en 23 secondes 2, Riedinger le 400 mètres plat en 56 secondes 2 et le 800 mètres plat en 2 minutes 13 secondes 1, E. Van Den Torren le 1500 mètres plat en 4 minutes 36 secondes 2, le 5000 mètres plat en 17 minutes 27 secondes 3, et le 10000 mètres plat en 36 minutes 29 secondes 2, Yves Ruelland le 110 mètres haies en 18 secondes 2, le 400 mètres haies en 62 secondes 2, le saut en hauteur avec 1 mètre 58, le saut en longueur avec 5 mètres 81 et le lancer du disque avec 25 mètres, Carrier le saut à la perche avec 2 mètres 20, Raymond Codé le lancer de poids avec 9 mètres 62. Seul le lancer de javelot échappe à la délégation française. En effet, un Belge, Nicolas François s’adjuge le titre avec un lancer à 29 mètres 64. Enfin, c’est tout naturellement que les jeunes athlètes sourds français gagnent le relais 4 fois 100 mètres avec Albert et André Braun, Gaston Dupuy et Paul Reinmund en 47 secondes 3 et le 4 fois 400 mètres avec Riédinger, Gérin, Gaston Dupuy et Yves Ruelland en 3 minutes 58 secondes 2. (La rédaction (1924). Résultats des Jeux Internationaux silencieux de Paris. Le Sportsman silencieux, n°67, septembre 1924.). Il est à noter que, si les performances des athlètes sourds de ces premiers Jeux mondiaux silencieux peuvent parfois être de bonnes valeurs internationales, celles-ci n’auraient pas changé les résultats des Jeux Olympiques tenus quelques jours plus tôt. D’ailleurs, si un des athlètes sourds de ces premiers Jeux silencieux avait eu le niveau international, il aurait sans aucun doute participé également à ces Jeux Olympiques avec seulement un statut différent. Dans le cadre des Jeux silencieux, les sportifs sourds apparaissent en tant que sourds et accessoirement en tant que sportifs alors que dans le cadre des Jeux Olympiques, ils seraient apparus en tant que sportifs et accessoirement en tant que sourds.
(36) La rédaction (1924). Les Jeux internationaux silencieux. Le Miroir des sports, n°219 du 20 août 1924.
(37) Chiffre qui ne correspond sans doute pas à la réalité. S’il est très difficile de dénombrer exactement le nombre de membres des sociétés sportives silencieuses, l’étude du « Sportman Silencieux » de l’année 1924 laisse présager un nombre de membres bien inférieur.
(38) En effet, il est dit dans un avis publié dans un journal de 1898 que dans le cadre de la création de la première société sportive silencieuse, le « Club cycliste des sourds-muets de Paris », « s’attachera à promouvoir tous les genres de sports. Les dames y seront admises ». La première trace d’une femme sourde pratiquant la bicyclette est retrouvée dès 1895. En effet, une certaine Madame Née aurait fait du vélo à l’étonnement des entendants mais aussi des sourds.
(39) P. Arnaud et T. Terret (1996). (Textes réunis par) Histoire du sport féminin : Le sport féminin : histoire d’une identité. Paris, L’Harmattan. Collection Espaces et Temps du sport, 2 Tomes.
(40) Il faut attendre les années 1930 pour qu’émerge l’idée d’une société sportive silencieuse exclusivement réservée aux femmes sourdes, projet qui ne sera jamais mis en œuvre semble-t-il. Les femmes sourdes pratiqueront les sports au sein des sociétés sportives existantes, au sein même du mouvement sportif sourd. La rédaction (1930). Editorial. Le Sportsman silencieux, n°141, novembre 1930.
(41) La Rédaction (1933). L’amateurisme ou la mort : Magnifique adhésion de la F.S.S.-M.F. Le Sportsman silencieux, n°170, avril 1933.
(42) Cité par B. Mottez (1989). Les banquets de sourds-muets et la naissance du mouvement sourd. Catalogue de l’exposition Le pouvoir des signes. Paris, INJS Editeur.
(43) La rédaction (1924). Les Jeux Internationaux silencieux de Paris. Le Sportsman silencieux, n°67, septembre 1924.
(44) La rédaction (1928). Deuxièmes Jeux internationaux Silencieux : Amsterdam. Le Sportsman silencieux, n°114, août 1928.
(45) P. Arnaud (1987). La sociabilité sportive. Jalons pour une histoire du mouvement sportif associatif dans Les athlètes de la république : gymnastique, sport et idéologie républicaine 1870-1914 (sous la direction de P. Arnaud). Toulouse, Bibliothèque historique Privat.
(46) Voir à ce sujet l’impact de ces premiers jeux sur l’opinion publique française notamment dans le journal « Le Miroir des sports ». La rédaction (1924). Les Jeux internationaux silencieux. Le Miroir des sports, n°219 du 20 août 1924.
(47) La Rédaction (1924). Le Congrès International sportif silencieux de Paris. Le Sportsman silencieux, n°69, novembre 1924.
(48) Gaston Vialatte. Ancien élève de l’I.N.J.S. de Paris, il fut secrétaire général du Comité national des sourds-muets français au Congrès international libre de Liège en 1905, président du Conseil d’administration de l’Appui fraternel des sourds-muets de France, directeur de la revue littéraire « Les commentaires de France » et président de la Fédération sportive des sourds-muets de France pendant près de 10 ans.
(49) Le Sportsman silencieux, n°69, novembre 1924. op. cit.
(50) Les deuxièmes Jeux mondiaux silencieux qui ont donc lieu à Amsterdam du 18 au 26 août 1928 voient la France gagner de nouveau les compétitions d’athlétisme, de tennis et de cyclisme, l’Allemagne, les compétitions de natation, l’Angleterre, les compétitions de football. Les troisièmes jeux se tiennent à Nuremberg en Allemagne en 1931. Le classement final y montre la prise de leadership des sourds allemands qui terminent premiers avec 125 points, devant la France 105 points, l’Angleterre 35 points, la Belgique 28 points, la Pologne 16 points, la Hongrie 13 points, la Hollande 10 points, la Tchécoslovaquie 3 points, la Suisse 1 point et l’Autriche l’Italie et la Yougoslavie zéro point. Les quatrièmes jeux ont lieu à Londres en 1935 et les cinquièmes ont lieu à Stockholm en août 1939 du 24 au 27.
(51) D. A. Stewart (1985). Silently succeeding : How to become a better coach of deaf athletes. Coaching Review, 8, 30-33. Stewart, D. A. (1987). Social factors inflencing participation in sport for the Deaf. Paleastra, 4(3), 22-28, 50. Stewart, D. A. (1990) Global dimensions of World Games for the Deaf. Palaestra, 6, 32-35, 43. Stewart, D. A. (1991) Deaf sport : The impact of sports within the Deaf community. Washington, DC : Gallaudet University Press. Stewart, D. A. (1993). Participating in Deaf sport : Characteristics of Deaf spectators. Adapted Physical Activity Quarterly, 10, 146-156. Stewart, D. A., McCarthy, D., & Robinson, J. (1988). Participating in Deaf sport : Characteristics of Deaf sport directors. Adapted Physical Activity Quarterly, 5, 233-244. Stewart, D. A., Robinson, J. & McCarthy (1991). Participating in Deaf sport : Characteristics of elite athletes. Adapted Physical Activity Quarterly, 8(2), 136-145.